Le pizzo Américain : comment les droits de douane extorquent le monde
Droits de douane américains : un pizzo mondial ?
Depuis l’annonce de nouvelles mesures protectionnistes par les États-Unis, le monde du commerce international retient son souffle. Sous l’administration de Donald Trump, des droits de douane massifs – jusqu’à 30 % sur les produits européens, 125 % sur ceux en provenance de Chine – ont été imposés ou envisagés, bouleversant les équilibres économiques mondiaux. Ces taxes, présentées comme un outil pour « rendre sa grandeur à l’Amérique », soulèvent une question provocatrice : et si ces droits de douane n’étaient qu’une forme moderne d’extorsion, comparable au pizzo imposé par la mafia italienne ou à l’impôt révolutionnaire des groupes terroristes ? Cette analogie, bien que audacieuse, mérite d’être explorée pour comprendre les implications de ces politiques.
Les droits de douane : un outil économique ou une arme diplomatique ?
Les droits de douane, historiquement, sont des taxes imposées sur les marchandises importées pour protéger les industries locales ou générer des recettes fiscales. Les États-Unis, en adoptant des tarifs de 25 % sur l’acier et l’aluminium, de 30 % sur les produits agroalimentaires européens, ou encore de 25 % sur les automobiles, poursuivent officiellement trois objectifs : réduire le déficit commercial, rapatrier des industries sur le sol américain et financer des baisses d’impôts internes. Selon Peter Navarro, conseiller de Trump, ces mesures pourraient générer 600 milliards de dollars par an pour l’économie américaine. Mais à quel prix pour le reste du monde ?
En réalité, ces droits de douane s’apparentent à une forme de coercition économique. En taxant lourdement les importations, les États-Unis ne se contentent pas de protéger leurs industries : ils imposent un tribut aux nations exportatrices, forçant ces dernières à renégocier leurs relations commerciales sous pression. Comme l’a souligné Julien Bouissou, journaliste au Monde, « les droits de douane sont utilisés comme des armes diplomatiques », servant à faire plier des pays sur des questions migratoires ou sécuritaires, comme la Colombie sur le rapatriement de migrants ou le Canada sur des enjeux géopolitiques.
Le pizzo et l’impôt révolutionnaire : une analogie pertinente ?
En Italie, le pizzo est une taxe illégale imposée par la mafia aux commerçants et entreprises, sous peine de représailles violentes. De même, l’impôt révolutionnaire, pratiqué par des groupes comme l’ETA en Espagne ou le FLNC en Corse dans le passé, était une contribution forcée pour financer des causes politiques, souvent perçue comme un racket. Ces pratiques partagent un point commun : elles reposent sur la menace et la contrainte pour soutirer des fonds, sans offrir de réelle contrepartie équitable.
Les droits de douane américains, bien que légaux, présentent des similitudes troublantes. En imposant des taxes de 20 % à 30 % sur les produits européens, les États-Unis augmentent les coûts pour les exportateurs, qui doivent soit absorber ces taxes (au détriment de leurs marges), soit répercuter les hausses sur les consommateurs américains, alimentant ainsi l’inflation. Jamie Dimon, président de JP Morgan, a averti que ces mesures pourraient entraîner une baisse du PIB américain à long terme. L’Union européenne, avec un excédent commercial de 235,6 milliards de dollars vis-à-vis des États-Unis, est particulièrement visée, mais les impacts se font sentir partout, de l’Irlande pharmaceutique à l’Italie agroalimentaire.
Prenons l’exemple du Parmigiano Reggiano. Les producteurs italiens, déjà taxés à 15 %, pourraient voir les droits passer à 35 %, rendant leur fromage plus cher pour les consommateurs américains sans pour autant protéger les producteurs locaux, qui ne concurrencent pas directement ce produit premium. Comme l’a déclaré Nicola Bertinelli, président du Consorzio Parmigiano Reggiano, « imposer des droits sur un produit comme le nôtre ne fait qu’augmenter le prix pour les consommateurs américains, sans vraiment protéger les producteurs locaux ».
Les victimes collatérales : les entreprises et les consommateurs
Les droits de douane, comme le pizzo, frappent d’abord les plus vulnérables. En France, l’aéronautique (20 % des exportations vers les États-Unis), les vins et spiritueux, et le luxe risquent de pâtir lourdement. L’Association nationale des industries agroalimentaires (Ania) qualifie l’impact de « désastreux » pour les entreprises françaises, tandis que Coldiretti, en Italie, craint un « coup dur » pour les agriculteurs. Les consommateurs américains, eux, verront les prix de produits importés – du cognac français au parmesan italien – augmenter, réduisant leur pouvoir d’achat.
L’Irlande, avec son excédent commercial de 86,7 milliards de dollars, illustre une ironie cruelle : les multinationales américaines comme Pfizer ou Apple, implantées là-bas pour des raisons fiscales, seront indirectement taxées par leur propre gouvernement lorsqu’elles exporteront vers les États-Unis. Cette situation rappelle le paradoxe du pizzo : les victimes paient parfois pour des pratiques qu’elles n’ont pas choisies.
Une réponse européenne : négociation ou représailles ?
Face à cette offensive, l’Union européenne se trouve dans une position délicate. Comme un commerçant face à la mafia, elle doit choisir entre payer le tribut (négocier des exemptions), riposter (imposer des contre-tarifs sur des produits américains comme les motos ou le jus d’orange), ou porter plainte auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Cette dernière option semble toutefois limitée, l’OMC ayant perdu de son influence face au mépris américain pour ses règles.
Giorgia Meloni, Première ministre italienne, a appelé à « supprimer les droits de douane, pas les multiplier », plaidant pour une réponse mesurée. Emmanuel Macron, de son côté, a exprimé sa « très vive désapprobation » et appelé à une défense ferme des intérêts européens. La Commission européenne a suspendu ses contre-mesures jusqu’au 6 août 2025, dans l’espoir d’une solution négociée, mais la menace de taxes sur 22 milliards d’euros de produits américains plane.
Une guerre commerciale sans gagnants ?
Les droits de douane, comme le pizzo ou l’impôt révolutionnaire, profitent à court terme à ceux qui les imposent, mais leurs effets à long terme sont dévastateurs. La loi Hawley-Smoot de 1930, qui avait augmenté les tarifs américains, avait conduit à une chute de deux tiers du commerce mondial, aggravant la Grande Dépression. Aujourd’hui, les économistes, de Milton Friedman à Paul Krugman, s’accordent sur un point : les guerres commerciales n’ont pas de gagnants. Les hausses de prix, l’inflation et la contraction du commerce mondial risquent de nuire autant aux États-Unis qu’à leurs partenaires.
En définitive, les droits de douane américains, sous couvert de protectionnisme, s’apparentent à une forme de racket global. Ils imposent un coût économique et diplomatique aux nations exportatrices, tout en fragilisant les consommateurs et les entreprises des deux côtés de l’Atlantique. Si l’analogie avec le pizzo peut sembler provocatrice, elle met en lumière une vérité dérangeante : dans cette guerre commerciale, la contrainte l’emporte sur la coopération, et le prix à payer pourrait être bien plus lourd que les recettes espérées.
Réflexion personnelle : la Suisse face au protectionnisme américain
En tant que Suisse, je suis profondément préoccupé par cette vague de protectionnisme américain. Notre pays, bien que petit, est une puissance économique grâce à son ouverture au commerce international. Les exportations vers les États-Unis, qui représentent environ 15 % de nos ventes à l’étranger, sont cruciales pour des secteurs comme l’horlogerie, la pharmaceutique ou les machines de précision. Avec des droits de douane pouvant grimper de 10 % à 25 % sur certains de nos produits phares, c’est notre prospérité qui est en jeu.
La Suisse, nation neutre et non-membre de l’Union européenne, se trouve dans une position complexe. Nos accords bilatéraux avec les États-Unis, comme celui de 2006 sur le libre-échange, nous ont permis de maintenir des relations commerciales stables. Mais dans le climat actuel de « America First », ces accords risquent d’être fragilisés. Les États-Unis pourraient nous pousser à faire des concessions unilatérales, nous plaçant face à un choix difficile : céder ou subir des taxes punitives.
Alors, comment la Suisse peut-elle se défendre ? Voici des stratégies envisageables :
- Négociation diplomatique
Grâce à notre tradition de neutralité et de diplomatie, nous pourrions négocier des exemptions ou des tarifs préférentiels. Cela demande de convaincre les États-Unis que la Suisse est un partenaire fiable, mais rien ne garantit leur réceptivité dans ce contexte tendu. - Diversification des marchés
Réduire notre dépendance aux États-Unis en nous tournant vers des marchés en croissance, comme la Chine, l’Inde ou l’Amérique latine, est une priorité. Cette stratégie, bien que coûteuse en temps et en investissements, renforcerait notre résilience à long terme. - Coordination avec l’Europe
Sans être dans l’UE, nous pourrions nous aligner sur ses positions pour former un front uni. Une réponse collective aurait plus d’impact, mais elle nous exposerait au risque d’une escalade de représailles. - Rétorsion ciblée
Imposer des taxes sur des produits américains, comme les technologies ou les biens de consommation, est une option. Cependant, notre petite taille économique limite l’efficacité d’une telle mesure, qui pourrait se retourner contre nous.
À mon sens, la Suisse doit miser sur son agilité et sa finesse diplomatique. Nous n’avons pas la puissance pour affronter directement les États-Unis, mais notre neutralité et notre réputation sont des atouts précieux. En combinant négociations habiles et diversification des marchés, nous pouvons atténuer l’impact de ces droits de douane tout en préparant l’avenir. Dans un monde dominé par des géants, notre force réside dans notre capacité à rester astucieux et adaptables.
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